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Sénégal : sous la cuirasse du Bombardier

Mercredi 11 Janvier 2017

Quatorze ans après son premier titre de roi des arènes, Serigne Ousmane Dia domine toujours le monde de la lutte. Rencontre avec cette star nationale dont la détermination n’a d’égale que la ferveur qu’il suscite.


Sénégal : sous la cuirasse du Bombardier

Il pourrait ressembler à n’importe quel gamin à qui l’on apporte une coupe de glace au restaurant. D’un coup, son visage poupin s’éclaire, puis son regard plonge sur le dessert tant attendu avec une évidente gourmandise… Ici s’arrête la comparaison. Car l’homme n’a rien d’un chérubin : 1,98 m pour plus de 150 kg. Un physique hors normes qui lui vaut l’œil admirateur des autres clients, mais surtout grâce auquel il a conquis l’un des titres les plus prisés du Sénégal : celui de « roi des arènes », autrement dit le meilleur lutteur du pays.

Un titre à conserver

Véritable star nationale, numéro un d’un sport aussi – voire plus – populaire que le football, Bombardier est aujourd’hui au sommet d’une longue carrière ponctuée de hauts et de bas. À 39 ans, alors qu’il ne lui reste plus que quelques années à lutter, il entend coûte que coûte conserver sa couronne jusqu’à la retraite. Il devra pour cela terrasser son futur rival, Eumeu Sène, lors d’un choc des titans inédit que leurs compatriotes attendent avec impatience et qui devrait avoir lieu au stade Demba-Diop de Dakar, le 4 avril, jour de la fête de l’indépendance.

Un an et demi après sa victoire contre Modou Lô, autre VIP des arènes sénégalaises, le lutteur de Mbour est désormais concentré sur ce nouveau combat de gala. Comme d’habitude, il se prépare dans son fief, important port de pêche de la Petite-Côte, à une centaine de kilomètres au sud de la capitale, entouré des siens et à l’abri des regards. Tous les jours sauf le week-end, le colosse s’astreint à un programme harassant.

Il commence ses journées à 6 heures par une heure de course à pied sur la plage, enchaîne avec deux heures de musculation, puis termine par deux à trois heures d’entraînement de lutte avant la tombée de la nuit. Le tout encadré par une hygiène de vie stricte, sans alcool ni tabac, même s’il a du mal à résister à un bon soupou kandja, (ragoût aux gombos et à l’huile de palme), son péché mignon.

Héritage famillial

Cette discipline, Serigne Ousmane Dia (son vrai nom) s’y plie sans rechigner. Sa notoriété, qui vire à l’adulation dans sa région natale, ne semble pas le perturber outre mesure. Entre deux levées de fonte, il pose volontiers face à l’objectif ou échange quelques plaisanteries avec les membres de son premier cercle. Parmi eux figurent Pape Dia, son grand frère et manager, mais aussi différents entraîneurs dont le principal, Mbaye Boye, est un ami d’enfance.

« Il a une force extraordinaire dans les bras. S’il t’attrape, tu es cuit. S’il parvient à te frapper, tu es KO », explique Daouda, le coach chargé de la musculation, pendant que son poulain multiplie les exercices dans une salle de fitness sans prétention où il a ses habitudes. Tous, lui le premier, affirment que ses qualités physiques exceptionnelles sont d’abord naturelles et génétiques.

 

Sylvain Cherkaoui pour JA

 

Son père, Mamadou, 86 ans, 1,90 m, tient toujours une santé de fer. Son deuxième fils, lui, chausse déjà du 42… à 9 ans. À cet âge, Bombardier aussi était un solide gaillard. Troisième garçon d’une famille nombreuse fondée par un père pêcheur à Mbour, il a grandi au milieu de frères et sœurs férus de sport, dont certains ont pratiqué le football et le judo à haut niveau. À 12 ans, le jeune Serigne n’échappe pas au destin qui lui est promis : quitter l’école pour embarquer à bord d’une pirogue. Il se forge doucement au métier, puis participe à de longues campagnes de pêche qui le mèneront en Gambie, en Guinée-Bissau et en Guinée.

De la pêche à la lutte

Une période dure mais riche en découvertes dont il garde notamment un souvenir bien précis : « En 1995, nous étions allés pêcher au large de Bakau, en Gambie. J’avais repéré un vieil homme au port, tout le temps assis au même endroit. Le soir, quand je rentrais, je lui donnais un poisson ou deux. Un jour, il m’a demandé de le suivre chez lui. Il m’a alors prédit que j’allais devenir célèbre au-delà des frontières du Sénégal. J’ai immédiatement pensé que je deviendrais un grand commandant de pêche. Mais je suis devenu lutteur. »

Car lorsqu’il rentre chez lui après ses longues journées en mer, le jeune pêcheur aux bras d’acier pratique la lutte avec ses amis, sur la plage. Il remporte ses premiers mbapatt (les tournois locaux de lutte traditionnelle, c’est-à-dire sans frappe) et arrondit ses fins de mois grâce aux différents prix distribués aux vainqueurs : sacs de riz, moutons, ou encore bœufs lors des grandes occasions.

À la fin des années 1990, il commence à se faire un nom dans un milieu qui se professionnalise doucement mais sûrement. « Nous avons entendu parler d’un jeune qui raflait tous les tournois de la Petite-Côte, se rappelle Cheikh Tidiane Ndiaye, ancien vice-président du Comité national de gestion de la lutte (CNG). Nous l’avons donc fait monter à Dakar pour qu’il participe à ses premiers combats de lutte avec frappe. »

 

 

« Roi des arènes »

Après quelques joutes dans la capitale, son style tout en puissance et ses frappes précises lui valent rapidement le surnom de Bombardier. Les victoires s’enchaînent jusqu’à son premier combat de référence, le 29 juillet 2001. Ce jour-là, il terrasse son idole, Moustapha Guèye. « Ce combat a été comme un déclic, je me suis dit que j’étais fort et que je pouvais aller beaucoup plus loin », confie Bombardier. Un an plus tard, le 25 décembre 2002, celui qu’on surnomme aussi le « B52 de Mbour » parvient au sommet : il devient roi des arènes en battant la star de l’époque, Tyson.

Tout le Sénégal découvre alors le visage de ce gros nounours sympathique et blagueur, capable de jouer au football pendant des heures avec les mômes de son quartier. Ses proches assurent qu’il a su « rester simple » et qu’il n’a pas pris la grosse tête, même s’il est connu pour avoir une grande confiance en lui. Parfois même trop, ce qui lui a joué des tours pendant plusieurs années. « Il est très têtu. Quand il veut quelque chose, rien ni personne ne peut s’y opposer. Cette assurance lui a coûté plusieurs victoires, car il pensait avoir gagné avant même d’avoir combattu », reconnaît son grand frère.

Dépossédé en 2004 de son titre de roi des arènes par celui qui deviendra ensuite son grand rival, Yékini, le champion de Mbour entame une traversée du désert dans la seconde moitié des années 2000. Il décide alors de changer de méthodes d’entraînement. Grâce à un ami, il découvre la lutte traditionnelle turque. Il se rend à Istanbul pour s’entraîner face à des lutteurs très mobiles et enduits d’huile, ce qui lui permet d’améliorer sa technique de prises.

 

Sylvain Cherkaoui pour JA

 

Il y retournera plusieurs fois par an entre 2005 et 2010, date de sa rencontre avec Luc Estienne, entraîneur de boxe et de sports de combat à Montpellier, dans le sud de la France. Depuis, le géant de la Petite-Côte s’y rend régulièrement pour se préparer – et améliorer son tir à la pétanque.

Les prétendants au titre

De ses années en dents de scie, Bombardier revient plus fort. Plus mûr aussi. Marié et père de famille, il s’est assagi. À partir de 2013, il renoue durablement avec le succès et cultive sa légende, celle d’un lutteur qui n’est peut-être pas le plus populaire du Sénégal mais qui ne fait rien comme les autres. Seul à avoir fait le choix de rester vivre chez lui, à Mbour, tandis que tous ses rivaux se sont installés à Dakar, il est surtout le premier dans l’histoire moderne de la lutte à avoir reconquis un titre de roi des arènes grâce à sa victoire contre Balla Gaye 2, le 8 juin 2014.

Depuis, tous rêvent de le faire chuter de son piédestal. À commencer par son futur adversaire, Eumeu Sène, qui n’a encore jamais connu l’honneur de porter la couronne sur sa tête. De l’avis de nombreux observateurs, celui-ci aura fort à faire face à un « roi » revenu à son meilleur niveau. « Bombardier est le plus courageux de l’arène. C’est un authentique attaquant, qui ne recule jamais et qui ne calcule pas lorsqu’il combat », explique Becaye Mbaye, journaliste vedette de la chaîne 2STV, qui met aussi en avant la détermination et la force mentale du « B52 ».

À la manière d’un boxeur assurant le show avant de monter sur le ring, ce dernier n’hésite pas à lâcher qu’il va « bouffer » son challenger. Sous sa cuirasse, la rage de vaincre et la volonté d’être « toujours meilleur que les autres » font figure de réacteurs. Musulman pratiquant tendance cartésienne, il accorde moins d’importance que d’autres à la dimension mystique qui entoure la lutte, même s’il affirme apprécier ces rites traditionnels qui font monter la température dans les travées du stade avant chaque combat.

 

Sylvain Cherkaoui pour JA

 

Qu’il gagne ou qu’il perde – une option qu’il n’envisage pas –, Bombardier se voit encore lutter jusqu’à ses 45 ans, date limite fixée par le CNG de lutte du Sénégal. Ensuite, l’ancien pêcheur imagine son avenir à Mbour, auprès de sa famille et de ses amis d’enfance. Mais pas question, affirme-t-il, de continuer dans la lutte, que ce soit en tant qu’entraîneur ou cadre du CNG. Il réfléchit plutôt à développer son business d’import de voitures entre la France et le Sénégal. Ou alors se lancer en politique, un domaine auquel il confie s’intéresser de plus en plus. Le roi basculerait alors dans une nouvelle arène, moins spectaculaire mais tout aussi violente.


Un sport qui peut rapporter gros

Autrefois mal considérée, la lutte s’est peu à peu professionnalisée, ces vingt dernières années, sous l’impulsion des autorités et du Comité national de gestion (CNG). Au tournant des années 2000, ce sport a commencé à attirer les gros sponsors et les promoteurs. Aujourd’hui, ce sont ces derniers qui organisent les combats, sous le contrôle du CNG. Comme en boxe, ils garantissent des cachets aux lutteurs. Plus ceux-ci sont célèbres, plus la masse d’argent soulevée est importante.

En bouclant l’affiche entre Eumeu Sène et Bombardier, qui attendait un challenger depuis des mois, le promoteur Assane Ndiaye a donc réussi le coup de l’année. En cas de victoire comme de défaite, Bombardier est assuré de toucher un cachet estimé entre 80 millions et 100 millions de F CFA (entre 122 000 et 152 000 euros). Une somme rondelette agrémentée d’autres revenus, principalement issus du sponsoring.

Le roi des arènes a par exemple signé des contrats publicitaires avec une célèbre marque de soda et une autre, de moutarde, qui lui rapportent, selon son entourage, plusieurs millions de F CFA par an. Il a aussi acquis ou construit quelques villas dans sa ville natale de Mbour, qu’il a mises en location.


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